Le Château d'Ilbarritz

 
Bien que situé sur la commune de Bidart, on ne peut ne pas évoquer le château du Baron de l'Epée,
symbole de toutes les audaces et excentricités de son propriétaire.


C'est ici " le château aux mille légendes" imaginé par l'extravagant misanthrope, le baron Albert de l'Espée.

Ce solitaire excentrique y vécut vingt ans durant. Après avoir parcouru le monde en tous sens et
contemplé ses merveilles, il affirmait avoir choisi le site le plus beau pour s'y fixer.

La baie de Rio lui paraissait étriquée en comparaison de la courbe immense du golfe de Gascogne.
Que dire du paysage de Naples ? Ce n'était " qu'une gravure de prospectus " auprès de l'océan
farouche qui battait les falaises de son château.

Dès 1895, le Baron, brouillé avec l'humanité, isolait et " bastionnait " 60 hectares de landes et de
rivage autour du sommet escarpé d'Ilbarritz. Sur cet immense terrain, Gustave Huguenin, l'architecte
" au large sombrero " édifia en dix-sept ans de travaux " la cité chinoisante" du " rajah de Bidart ".

Le Château, planté en vigie sur la colline, fut tout entier bâti pour abriter un orgue Cavaillé-Coll. Les
tuyaux de cet orgue grandiose étincelaient sur les murs d'une salle haute de deux étages, au centre
du bâtiment.

" C'était la folie berlozienne, le tintamarre épouvantable et que nul n'entendait, sur les falaises d'Ilbarritz,
quand le baron ordonnait à ses tuyaux de souffler l'enfer...".



Des bateaux transportèrent de l'Adriatique à l'Adour chêne massif de Hongrie et marbres rares.
Ces matériaux dispendieux servirent à tapisser murs et cheminées.

Un télescope installé en haut du château permettait de surveiller le domaine.
Trois immenses feux éclairaient la côte chaque soir.
 

Albert de l'Espée était obsédé par les problèmes de l'hygiène. Il buvait de l'eau d'Evian, mise en
bouteille à la source tous les vendredis par un chimiste assermenté exclusivement attaché à son
service. Il ne mangeait que les poissons qu'il avait vu vivants. Les doubles vitres des fenêtres
armées de treillis excluaient la présence du moindre moucheron. Un dispositif d'aération, chaude
et froide, véritable climatiseur, palliait les déficiences possibles des cheminées.
Le Castel d'Ilbarritz était relié aux 14 pavillons et villas dispersés à travers le domaine par un réseau de
souterrains " en bois ouvré ", " chêne de Hongrie ou pitchpin nordique ". Ces bâtiments comportaient
sept cuisines spacieuses dont deux avec fours de boulangerie. Ces cuisines à l'écart, pour éviter les odeurs,
étaient reliées au château par un monte-plat électrique fixé à la voute du tunnel.

 

 

Il y avait aussi ce pavillon sur le sable, rattaché
à la terre ferme par une passerelle, où le baron
aimait à jouer du piano sur fond de vagues ; il se
grisait de Wagner dans le fracas des vents et des flots.

Il oublia un jour de faire mettre à l'abri son Erard
de prédilection. Une tempête d'équinoxe emporta l'instrument !

Gustave Huguenin avait construit une sorte de tour
carrée pour l'amie du baron, Biena Duhamel, vedette
de music-hall qui avait connu son heure de gloire en
créant la Miss Helyett des Bouffes Parisiens.

Aussi fantaisiste que son amant, elle exigea un jour
de se baigner nue au milieu des maçons. Le baron
acquiesça mais il intima l'ordre aux ouvriers de
tourner la tête sous peine de renvoi.

Il arrivait à la dame, les soirs où n'était pas hissé
le drapeau qui la convoquait au château, de se livrer
à quelques escapades nocturnes. Elle s'évadait jusqu'au
casino où elle perdait au jeu ses mensualités et même
les économies de sa mère, autorisée à vivre à Ilbarritz
à condition que le baron ne la rencontre jamais...

Lorsque Biena Duhamel se brouilla avec A. de l'Espée,
elle fut remplacée par une blonde Viennoise installée
dans l'enceinte du château pour éviter toute possibilité
de fuite à l'anglaise.

Un " puits à beurre " gardait au frais les provisions, de matière grasse à 17 m sous terre.

Se distinguaient aussi le pavillon chinois, le pavillon médiéval, la maison des singes, les chenils pour
chiens malades et bien portants.

Les constructions hétéroclites étaient éparpillées
sur un terrain abrupt. Trois kilomètres de promenoirs
couverts, interrompus de dix mètres en dix mètres
par des petits salons où brûlait en hiver un feu continu,
permettaient de circuler sur le domaine et de rejoindre la
mer à l'abri des pluies et du vent.

Dans ce curieux parc, il n'y avait pas un massif
de fleurs, pas un carré de pelouse, mais des " guérites
de pierre en guise d'arbres " et " jetés sur rien, sur de
l'herbe, des ponts immenses qui s'arrêtent court..."
Paul Faure - Le Courrier de Bayonne
27 septembre 1911

Il avait fallu 230 000 tuiles plates pour recouvrir un hectare et demi de toiture, 20 km de grillages doubles
et de palissades galvanisées de sept pieds de haut pour enclore ce " séjour de rêve oriental " édifié à
coups de millions : cinq millions de francs or en 1894 !

Et puis soudain, sur un coup de tête (la municipalité Moureu ayant choisi l'emplacement des nouveaux
abattoirs à proximité du Château), le baron vendit l'ensemble et partit vers d'autres cieux assouvir d'autres
rêves. A l'aide d'un va-et-vient de ballons captifs, il fit construire en haut d'une montagne autrichienne
un bastion tout aussi imprenable qu'Ilbarritz.


En 1911, M. Gheusi, le plus proche voisin du
" prétendu fou " et une douzaine de ses amis
se constituaient en société civile ; ils achetèrent
les 60 ha et les 1 500 m de plage d'Ilbarritz.

La propriété fut pour la première fois ouverte au
public le 10 avril 1912. A l'instigation de M. de
Poliakoff et du comte de Chevigné, des concerts
d'orgues furent donnés à partir de 1912.

Lorsqu'éclata la première guerre mondiale, le
château fut transformé en hôpital par Mme Gheusi.

En 1923, la Société civile foncière et immobilière
de la Marne racheta le domaine.

Après les Deschanel, Poincaré, Barthou et Léon
Bérard, Georges Pompidou vint à son tour y
séjourner.



Que reste-t-il de la propriété naguère impénétrable ?

Le château est le seul rescapé des nombreuses constructions. Il a conservé les cinq couvertures
superposées et étanches de sa toiture, rivées dans un cadre de fer, lui-même arrimé par des
pilastres de fonte aux balcons de l'étage.

Ce toit, qui avait fait l'admiration de Bolo Pacha, a résisté victorieusement aux bourrasques les
plus violentes.
Textes de Monique et Francis Rousseau - Biarritz-Promenades
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